Quand les barbares franchissent les portes de la cité, ils ne demandent jamais la permission.

Une société qui s’habitue au mal est une société qui abdique.
Louis avait dix-sept ans.
Son nom s’ajoute à une liste devenue interminable. Hier Thomas. Avant lui, Elias, Matis, Philippe, et tant d’autres. Des adolescents battus à mort. Des adolescentes séquestrées et violemment torturées dans des caves. Des vieillards roués de coups. Des femmes agressées. Des policiers attaqués. Des pompiers pris dans des guets-apens. Des enseignants menacés. Des médecins violentés. Les victimes changent ; la mécanique demeure.
La barbarie est devenue quotidienne.
La question n’est plus de savoir si la violence progresse. La question est de savoir combien de morts supplémentaires seront nécessaires avant que nous cessions d’appeler cette réalité un simple « fait divers ».
Hannah Arendt observait que le mal devient redoutable lorsqu’il cesse de provoquer l’étonnement.
La répétition anesthésie.
Une agression. Puis une autre. Puis un meurtre. Puis un lynchage. Puis une vidéo.
Puis une minute de silence. Puis l’oubli.
La barbarie avance. Et nous discutons encore des mots.
Albert Camus écrivait :
« Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. »
Nous ne souffrons plus seulement de la violence. Nous souffrons d’un vocabulaire qui l’édulcore. Nommons donc les choses.
Une « altercation » est une agression gratuite. Une « rixe » est un lynchage. Une « expédition punitive » est une tentative de meutre. Comme si les mots avaient peur de regarder les faits en face.
Non. La peur qui pousse des familles à modifier leurs habitudes n’est pas un fantasme statistique ou le fameux sentiment d’insécurité : c’est une réalité vécue.
La barbarie moderne ne cache plus son visage : elle se filme
Voici la nouveauté la plus glaçante. Les barbares d’aujourd’hui ne cherchent plus à effacer leurs traces.
Ils allument leur téléphone. Ils cadrent. Ils commentent. Ils rient. Ils diffusent.
Ils transforment la souffrance humaine en contenu numérique.
Les auteurs ne se contentent plus d’agresser ; ils filment. Ils diffusent. Ils recherchent les vues, les likes, la notoriété éphémère que procure l’humiliation d’une victime. Le smartphone est devenu le témoin silencieux de barbares qui transforme la violence gratuite et la sauvagerie en spectacle.
Nous ne sommes plus seulement face à des actes criminels. Nous sommes face à une culture de l’exhibition de la violence.
Chaque vidéo est un message.
Regardez. Nous n’avons pas peur. Nous savons que les réseaux amplifieront. Nous savons que l’émotion durera quarante-huit heures.
Puis tout recommencera. Encore…Encore.
Le pire n’est pas que ces images existent. Le pire est que nous finissons par les regarder avec une forme d’habitude. L’accoutumance est la victoire la plus insidieuse du mal.
Guy Debord entrevoyait la Société du spectacle. Nous sommes entrés dans celle de la barbarie spectaculaire.
L’agression ne suffit plus. Il faut la montrer. Il faut l’exhiber. Il faut humilier jusque dans la mémoire.
Nous ne sommes plus seulement confrontés à une crise de la sécurité. Nous faisons face à une crise de civilisation.
Quand la peur change de camp, la République recule
Une démocratie ne demande pas aux honnêtes gens d’apprendre à vivre avec la peur. Elle leur garantit qu’ils pourront vivre libres, en sécurité.
Montesquieu écrivait :
« Une injustice faite à un seul est une menace faite à tous. »
Chaque citoyen qui évite une rue. Chaque commerçant qui baisse son rideau.
Chaque parent qui interdit un trajet. Chaque professeur qui hésite à intervenir.
Chaque personne âgée qui renonce à sortir. Tout cela constitue une victoire silencieuse de la barbarie.
Ce ne sont pas seulement des individus qui reculent. C’est l’espace même de la liberté.
L’État n’existe que s’il protège
Thomas Hobbes l’avait compris dès le XVIIᵉ siècle. Les hommes acceptent de confier à l’État le monopole de la force à une condition essentielle : qu’il les protège.
Lorsque cette mission paraît défaillante, la confiance s’effrite.
Les citoyens attendent alors des institutions qu’elles restaurent une certitude simple : la loi protège d’abord les victimes, sanctionne les auteurs et empêche les récidives lorsqu’elles sont prévisibles.
La légitime défense existe en droit, mais elle demeure une exception strictement encadrée. La réponse durable à la barbarie ne peut être l’effacement de l’État ; elle devrait redevenir ce qu’elle n’aurait jamais du cesser d’être être, un État plus efficace, une justice plus rapide, plus sévère, impitoyable avec le mal, et des institutions qui inspireraient de nouveau confiance.
Car la faiblesse publique ne produit jamais davantage de paix. Elle produit davantage d’audace chez ceux qui méprisent la loi.
Les hommes de bien ont aussi des devoirs
Edmund Burke résumait cette responsabilité :
« Pour que le mal triomphe, il suffit que les hommes de bien ne fassent rien. »
Les hommes de bien ne sont pas ceux qui applaudissent ou tolèrent la violence par idéologie ou par lâcheté. Ils sont ceux qui refusent l’indifférence, ceux qui refusent que chaque meurtre soit absorbé par le cycle médiatique.
Ils refusent que la peur devienne une norme sociale. Ils refusent qu’une société libre abdique devant ceux qui ne respectent ni la vie, ni la loi, ni la dignité humaine.
Ils exigent des responsables politiques, des magistrats, des éducateurs, des familles et de chacun une même exigence : que la civilisation cesse de s’excuser d’exister.
Conclusion : le choix d’une civilisation
Friedrich Nietzsche écrivait :
« Celui qui combat les monstres doit prendre garde à ne pas devenir monstre lui-même. »
Voilà notre défi. Ne pas renoncer à l’État de droit. Ne pas renoncer à la justice. Ne pas renoncer à notre humanité.
Mais ne jamais confondre humanité et faiblesse.
La civilisation n’est pas un état naturel. C’est une conquête quotidienne.
Chaque fois que nous refusons de voir le mal, nous abandonnons un peu de cette conquête.
Chaque fois que nous refusons de le nommer, nous l’aidons à grandir.
Chaque fois que nous nous habituons à la barbarie, nous cessons imperceptiblement d’être une civilisation.
Louis avait dix-sept ans.
Le véritable scandale ne sera pas seulement sa mort. Ce sera que, demain, son nom sera remplacé par un autre, puis un autre encore, jusqu’à ce que nous ne retenions plus aucun visage.
Une nation ne meurt pas seulement sous les coups de ses barbares.
Elle meurt aussi lorsque ceux qui croient encore en elle cessent de défendre, avec lucidité et détermination, ce qui fait sa civilisation.
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