Victoire à la Pyrrhus : le régime iranien a gagné la guerre, le peuple a tout perdu, Washington et Tel-Aviv aussi.

Dans l’ombre, trois camps viennent de perdre. Un seul a gagné, et ce n’est pas celui qu’on croit. Mais le grand vaincu de cette guerre, comme toujours, c’est la vérité

 

L’histoire ne retiendra pas les communiqués triomphants du Pentagone ni les éditoriaux de la presse occidentale. Elle retiendra une vérité gênante : la République islamique d’Iran a stratégiquement gagné cette guerre. Pas une victoire clinquante, non. Une victoire sale, cynique, douloureuse. Le régime tient. Et pendant ce temps, le peuple iranien, lui, est en train de perdre, la santé, l’emploi, l’espoir. Pendant que les mollahs sabrent le champagne dans les bunkers, Téhéran étouffe sous les sanctions, l’inflation et la répression.

Mais ne nous y trompons pas : les États-Unis et Israël ont perdu aussi.  Oui perdu car leurs objectifs de guerre, martelés avec tambours et trompettes, sont en lambeaux.

Les objectifs américano-israéliens : Zéro, Nada, néant

Qu’avaient-ils promis et quel est le résultat ?

Un changement de régime à Téhéran → Le régime est toujours là, plus autoritaire que jamais.

L’uranium enrichi « récupéré » ou détruit → Les centrifugeuses tournent toujours. L’enrichissement continue.

Éradication des défenses aériennes → Les aéronefs occidentaux abattus par dizaines → Drones américains, chasseurs israéliens, systèmes furtifs : tout ce qui s’est approché a brûlé ou a dû fuir. La défense aérienne iranienne, faite de bric et de broc, a pourtant tenu.

La marine occidentale maîtresse du golfe → Impossible d’approcher sans risquer l’escalade. La flotte américaine navigue sous tension, avec des destroyers visés par des missiles hypersoniques que personne ne sait encore intercepter proprement.

Résultat : Washington et Tel-Aviv ont échoué à faire plier l’Iran. Mais ils ont réussi à étrangler son peuple. Belle victoire.

Le peuple iranien, otage de tous les camps

L’ironie tragique ? Le peuple iranien déteste son régime. Il l’a montré en 1979, en 1999, en 2009, en 2019, en 2022. Mais les Américains, depuis un siècle, n’ont fait que renforcer les dictateurs qu’ils disaient combattre.

Rappelons cette mémoire que l’Occident préfère effacer :

1918-1921: l’Iran affamé par l’occupation anglo-soviétique pendant la Première Guerre mondiale. Famine : 2 millions de morts.

1953: la CIA renverse Mossadegh, démocratie naissante, parce qu’il a osé nationaliser le pétrole. Le shah revient, la Savak torture.

1979: la révolution islamique éclate en réaction à ce siècle d’humiliations. Les Américains soutiennent Saddam Hussein pendant huit ans de guerre Iran-Irak (un million de morts, armes chimiques offertes à Bagdad).

Depuis 1979: sanctions, sanctions, sanctions. Étranglement économique. Médicaments bloqués, avions civils interdits, pétrole confisqué.

Chaque fois que l’Occident a voulu « libérer » l’Iran, il l’a en fait enfoncé un peu plus dans les griffes de ses propres bourreaux.

La bombe ? L’Iran n’en a jamais voulu. (Contrairement à certains qui l’ont illégalement grâce à la France.)

Une phrase qui dérange le narratif officiel : l’Iran n’a pas cherché à avoir l’arme nucléaire.

Ce n’est pas une opinion. C’est un fait étayé par la CIA elle-même (rapport 2007, confirmé en 2023) et par la fatwa de Khomeini (et Khamenei) interdisant l’arme nucléaire comme haram, péché absolu, arme de destruction massive interdite par l’islam chiite.

Et contrairement à ce qu’on raconte dans les médias, la Chine et la Russie sont aussi contre la prolifération, pas par vertu, mais par intérêt stratégique. Ce sont les États-Unis de Trump qui ont déchiré le JCPOA (Plan d’action global commun) en 2018, ce traité que l’Iran respectait scrupuleusement (14 rapports consécutifs de l’AIEA le certifie).

Alors oui, l’Iran enrichit de l’uranium. À 60 %, pas à 90 % (armement). Parce qu’après avoir vu l’Occident trahir sa parole, il veut une capacité de seuil, comme le Japon, l’Allemagne, le Brésil. Pour dissuader. Pas pour frapper.

Renoncer, c’est mourir : la bombe devient la seule assurance-vie

Et tant qu’on est dans la fumisterie occidentale, parlons de la grande leçon de géopolitique que personne ne veut entendre : chaque pays qui a renoncé à l’arme nucléaire a été méthodiquement dépecé par l’Occident.

L’Irak de Saddam Hussein, aussi odieux soit-il, avait enterré ses programmes dans les années 1990. Résultat : invasion en 2003, pendaison, destruction totale.

La Libye de Kadhafi qui avait volontairement abandonné son programme atomique naissant en 2003, a fini lynché dans une canalisation en 2011, son pays livré aux milices et aux trafiquants d’esclaves. Merci, Messieurs de l’OTAN.

Pendant ce temps, la Corée du Nord, elle, a la bombe.

Résultat ? Pas d’invasion. Pas de « regime change ». Pas de frappes « humanitaires ». Kim Jong-un insulte Washington en boucle, tire des missiles au-dessus du Japon, et il ne lui arrive rien. Rien. Alors s’il vous plaît, qu’on nous épargne les leçons sur la démocratie ou les droits des femmes. La Corée du Nord est un régime concentrationnaire mille fois pire que l’Iran. Mais en Iran, les ingénieurs sont majoritairement des femmes, ce que l’Occident tait soigneusement, ne crèvent pas de faim dans des camps. Les théocraties absolues du Golfe, alliées intimes de Washington et Londres ? Koweït, Qatar, Émirats arabes unis : dynasties féodales, esclavage moderne, zéro droit des femmes. Et que dire du terroriste converti démocrate de Syrie, on les invite TOUS à dîner à la Maison-Blanche. Fumisterie. Mensonge. Hypocrisie pure.

Et voilà où nous en sommes, grâce à cette brillante stratégie occidentale : la prolifération nucléaire ne sera plus une option, mais une nécessité pour tout pays qui veut survivre. L’Irak a renoncé, l’Irak a été rayé de la carte. La Libye a renoncé, la Libye est en enfer. L’Iran, qui a respecté le JCPOA pendant des années, a vu Trump déchirer le traité et assassiner Soleimani. La leçon est claire, implacable, presque mathématique : la bombe protège, la renonciation tue.

Alors regardez ce qui arrive. L’Allemagne, le Japon, le Brésil, toutes ces puissances économiques qui se sont reposées sur le parapluie américain commencent à en avoir assez. Le Japon, entouré par la Chine, la Russie, la Corée du Nord ; l’Allemagne, qui voit les États-Unis devenir imprévisibles et la guerre revenir en Europe ; le Brésil, qui regarde l’Occident piller les ressources du Sud global sans honte. Ils ne le disent pas encore à voix haute, mais dans leurs états-majors et leurs laboratoires, les scénarios sont prêts. L’uranium enrichi, les centrifugeuses, la simulation numérique : tout est là, à un cheveu de basculer.

Et dans dix ans, quand une demi-douzaine de nouveaux États auront officiellement leur bombe, Iran, Japon, Allemagne, Brésil, Turquie peut-être, Arabie saoudite aussi … on continuera d’accuser les « régimes voyous ». On oubliera juste que c’est l’Occident, par sa brutalité sélective et son mépris du droit international, qui a transformé la dissuasion nucléaire en seule police d’assurance crédible. Bravo. Beau travail. Le traité de non-prolifération ? Enterré. La paix mondiale ? Un vœu pieux. Mais au moins, plus personne ne finira comme Kadhafi, trahi, torturé, exposé comme un trophée (pour une fois le MI6 n’y était pas, c’était nos services).

Larmes de crocodile sur Beyrouth

Et que dire du pauvre Liban, martyr de l’ingéniosité occidentale ? Dévasté par Israël, certes. Mais la guerre civile libanaise (1975-1990), qui a fait 150 000 morts, a été allumée par une opération du Mossad et du MI6, déstabilisation classique, division des communautés, introduction de milices armées. Dès qu’il y a un sale coup , un assassinat ciblé, un coup d’État déguisé, un faux drapeau : le MI6 répond présent. Toujours. Avec la complicité silencieuse de ceux qui nous vendent la « communauté internationale ». Le Liban saigne encore, ses silos à blé explosent, son peuple émigre. Et les mêmes « démocrates » pleurent des larmes de crocodile.

Trois scénarios pour l’avenir, aucun n’est rose

1. L’étouffement continue (scénario le plus probable)

Blocus économique, sabotage numérique, assassinat de scientifiques (on se souvient de Fakhrizadeh). Le régime se crispe, le peuple souffre, l’Occident se félicite de sa « fermeté ». Résultat : ni guerre, ni paix, ni justice. L’agonie lente.

2. Le blocage du détroit d’Ormuz et de Bab Al-Mandeb (scénario de crise majeure)

Si l’Iran continue à fermer le détroit d’Ormuz (12 millions de barils par jour bloqués contre 5 millions seulement lors du choc pétrolier de 1973). Si ses proxys, les Houthis, déjà maîtres d’une partie de la mer Rouge, interdisent l’accès au détroit de Bab Al-Mandeb…  le Hezbollah, les milices irakiennes. Résultat : prix du pétrole à 200/300 dollars, récession mondiale, famine dans plusieurs pays importateurs. Et en Iran, famine réelle: 12 millions de personnes menacées, selon l’ONU. Le peuple paiera encore.

3. La frappe nucléaire israélienne (scénario extrême mais pas impossible)

Israël n’a jamais exclu de frapper le premier avec l’arme nucléaire. C’est sa doctrine dite de Begin: la bombe peut être utilisée de façon préventive. Les États-Unis aussi se réservent le droit de frappe nucléaire préemptive (doctrine Bush Jr., jamais officiellement abandonnée).

Contrairement à la Russie, la Chine, la France ou le Royaume-Uni, qui affichent des doctrines de stricte dissuasion (riposte uniquement en cas d’attaque nucléaire), Israël et les États-Unis gardent l’option de la frappe en premier. C’est un fait. Et si Israël frappe les installations nucléaires iraniennes avec une mini-bombe à neutron, il y aura :

– une contamination massive du sol, de l’eau, du Golfe ;

– un exode de 30 millions d’Iraniens ;

– une guerre régionale totale ;

– et le régime iranien, paradoxalement, renforcé par l’agression extérieure.

Conclusion amère

Le gouvernement iranien a gagné. Pas parce qu’il est fort, mais parce que ses ennemis sont incohérents. Le peuple iranien a perdu, comme toujours. Les Américains et les Israéliens ont perdu aussi mais ils ne le savent pas encore, ou ne veulent pas l’admettre.

Pendant ce temps, la Chine et la Russie regardent, contents de voir l’Occident s’enfoncer dans un bourbier qu’il a lui-même creusé. Et l’Iran, magnifique et tragique, continue de payer le prix du siècle d’humiliations que l’Occident lui a infligé.

Le grand perdant, au fond, c’est l’idée même de la fin de toute justice internationale. Désormais tout est permis.

 

Ce billet constate un échec collectif, et une douleur persistante, celle d’un peuple multimillénaire pris en étau entre une dictature théocratique et une hégémonie occidentale déclinante et aveugle.


One response to “Victoire à la Pyrrhus : le régime iranien a gagné la guerre, le peuple a tout perdu, Washington et Tel-Aviv aussi.”

  1. Avatar de Jean-Paul SCHUTZ
    Jean-Paul SCHUTZ

    Lu!!

    Envoyé à partir de Outlook pour Androidhttps://aka.ms/AAb9ysg


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