« Désolé, c’est trop long » « Pas eu le temps » : Le triomphe des superficiels ou l’art subtil de s’excuser pour n’avoir pas lu. »

Même pas foutu de lire 800 mots ou comment les gens éduqués ont transformé leur paresse en fierté (et accessoirement, la mort de la langue, l’émoussement de la pensée, et votre petite conscience qui ne dit plus rien).

Allons-y franchement, sans fioritures, sans « dans un monde idéal », sans cette politesse de mort-vivant qui nous fait dire « chacun fait ce qu’il peut ».

Non. Chacun ne fait pas ce qu’il peut. La plupart ne font plus rien du tout.

Je vais être radical, parce que la situation est radicale. Je vais être moqueur, parce que l’indulgence n’a rien donné. Et je ne ferai AUCUNE excuse à ceux qui ont eu la chance, l’argent, le temps, le cadre, le soutien, les professeurs, les bibliothèques, les années d’études et qui ont choisi, en pleine conscience, de tout jeter à la poubelle pour scroller comme des larves.

Le constat terrifiant : même ceux qui savaient lire ne lisent plus

J’ai rencontré ces spécimens fascinants.

– Le bobo passé par Sciences Po, qui vous dit « ton texte a l’air intéressant mais fais-moi un résumé », comme si la forme courte était un progrès et non une amputation.

– La professeure de français agrégée, oui agrégée, qui avoue en aparté « je n’arrive plus à lire un roman entier, je lis des extraits » et qui trouve ça normal.

– Le cadre de l’éducation nationale qui t’interrompt après 4 minutes de propos suivis : « on s’égare, c’est trop long ».

Et le pire ? Ils n’ont pas honte. Ils rigolent. Ils disent « je suis visuel »,     « je manque de temps », « je suis moderne ». Et moi je suis quoi, un arriéré qui bulle !

Tu manques de temps ?

Tu as le temps de regarder Boucle Formatée Molle (BFM) ou Lecture continuelle idiote (LCI). Tu as le temps de scroller 45 minutes sur LinkedIn à lire des anecdotes inspirantes. Tu as le temps de liker 200 tweets. Mais pas 5 minutes pour lire un texte argumenté ?

Tu lis en diagonale la presse mainstream qui n’est plus un contre-pouvoir mais une perfusion à mots vides qui transforme ceux qui ne lisent plus en larves consentantes, gavées de fake news prémâchées entre deux pubs pour la lessive.

BFM, LCI, CNews : le bruit des chaînes info, c’est l’opium des analphabètes fonctionnels qui ont troqué la lecture contre le confort de la panique pré-digérée.

En renonçant à lire, tu as échangé ta liberté de penser contre une tutelle médiatique qui te mâche ton indignation comme on donne de la bouillie à un nourrisson grabataire.

Ne me parle pas de temps. Parle-moi d’abandon. Parle-moi de lâcheté, ne pas voir, ne pas entendre, ne pas savoir et surtout ne pas comprendre : Trop fatiguant, trop douloureux.

L’Éducation nationale en première ligne : les gardiens ont rendu les clés

C’est là que la moquerie doit se faire féroce, parce que l’hypocrisie atteint son sommet.

L’Éducation nationale, cette institution qui fabriquait des lecteurs, est aujourd’hui peuplée de cadres qui ne lisent même plus les notes de service. Je n’invente rien. Demandez à n’importe quel prof de terrain :   le courrier officiel de 2 pages n’est désormais même plus consulté alors lu …

Et les programmes ?

On réduit la littérature à des « parcours », des  « objets d’étude », des « extraits d’extraits ». Quand par bonheur on lit un livre, il a été amputé de toute éventuelle difficulté par « une réécriture ». Même Jules Verne devient trop compliqué, trop descriptif. Un élève de Terminale peut aujourd’hui avoir 16/20 au bac de français sans avoir lu UN SEUL roman en entier. Et le pire, c’est que ses professeurs, parfois, l’ont précédé sur ce chemin.

Tu as fait des études pour ça ? Pour devenir un cadre incapable de soutenir une pensée qui dépasse la durée d’une récréation ? Tu es payé avec l’argent public pour exhiber ton analphabétisme fonctionnel comme un badge d’honneur ?

La langue qui rétrécit : vous n’avez plus de mots, donc vous n’avez plus d’idées

C’est un mécanisme implacable, documenté, prévisible, et personne n’y prend garde. Pour la première fois de l’histoire de l’humanité, le langage recule, nous parlons avec moins en moins de mot.

Quand on ne lit pas, on ne rencontre plus de mots rares. Quand on ne rencontre plus de mots rares, on ne peut plus penser des choses fines. Quand on ne peut plus penser des choses fines, on devient simpliste et manipulable.

Aujourd’hui, un cadre supérieur « éduqué » :

– ne sait plus distinguer ironie et sarcasme ;

– confond objectivité et neutralité ;

– utilise « biais cognitif » pour tout et n’importe quoi, comme un enfant qui agite un sifflet ;

– ne peut pas définir « contingence », « immanence », ou encore « présupposition », « dialectique », mais utilise le mot « dialectique » dans ses e-mails pour faire pro.

Tu veux un test amusant ?

Demande à un Bac+5 ce qu’est un enthymème. Demande à une professeure des écoles la différence entre « dénotation » et « connotation ». Demande à un cadrer supérieur ce que « apodictique » veut dire.

Tu auras des yeux ronds. Puis une gêne. Puis : « mais à quoi ça sert de savoir ça ? »

À rien, justement. À rien d’utile. À tout ce qui est humain.

Un peu de philo, parce que sinon on va finir en pâtée pour algorithmes

Je vais être bref (ah, l’ironie) mais précis.

Ce que vous appelez « manque de temps » s’appelle en réalité, en langage philosophique, une défaillance du rapport au temps long. Et ce que vous appelez « préférence pour les formats courts » s’appelle une captation de l’attention par l’immédiateté.

Vous n’êtes pas « plus efficaces ». Vous êtes plus pauvres.

Pascal, encore lui, disait que « tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre ». Vous, vous ne savez même pas demeurer en repos devant un texte de 800 mots. Vous cherchez votre téléphone au bout de 45 secondes. Vous êtes comme des drogués en manque, et la drogue, c’est la stimulation rapide.

Kant appelait les Lumières la sortie de la « minorité volontaire ». Savez-vous ce que c’est, la minorité volontaire ? C’est le fait de rester bête par paresse, alors qu’on a les outils pour ne pas l’être.

Vous avez les outils. Vous avez les diplômes. Vous avez les livres. Vous avez le temps, ne mentez pas. Mais vous avez choisi la paresse. Vous n’êtes pas des victimes. Vous êtes des déserteurs.

Aucune excuse. Zéro. Nada.

Je le redis, parce que c’est le cœur de ma colère :

Aucune excuse pour les personnes qui ont pu faire des études.

– Pas de « c’est la faute du système », vous êtes le système.

– Pas de « c’est à cause des écrans », vous les tenez dans vos mains alors lâchez les.

– Pas de « je n’ai pas été formé à ça », vous avez été formé à lire, et vous avez désappris par confort.

Un ouvrier qui ne lit pas, je le plains. Ses conditions de travail, sa fatigue, ses horaires, son accès limité aux ressources. Mais toi, cadre sup toi, prof, toi étudiant, tu as eu tout. Les bibliothèques, le temps, les profs, les parents qui payaient, les années de loisirs étudiant, les stages, les conférences, les collègues érudits (Bon OK de moins en moins…).

Et tu as choisi de tout laisser pourrir pour regarder des vidéos d’un type qui cuisine des œufs en 30 secondes ou un chat avec des lunettes de soleil.

Tu n’es pas une victime des influenceurs ou de l’époque. Tu es un privilégié qui a jeté son privilège à la poubelle pour ne pas avoir à faire l’effort de penser.

La seule question qui reste

Je finirai par une question, pas une conclusion. Parce que vous ne lirez peut-être pas jusqu’ici, et c’est très drôle (et très triste).

Si tu as fait des études, si on t’a appris à lire, à analyser, à critiquer, à durer dans une pensée, et qu’aujourd’hui tu trouves qu’un article argumenté « c’est beaucoup trop long » … en quoi es-tu différent d’un analphabète ?

La réponse : en rien. Sauf que l’analphabète a une excuse. Pas toi.

Alors la prochaine fois que tu dis « c’est trop long », dis-toi que ce n’est pas le texte qui est trop long. C’est ton attention qui est devenue trop courte, ta pensée qui est devenue trop pauvre, et ta honte qui a disparu.

Et ça, ce n’est pas un problème d’époque. C’est une faillite personnelle.

Post-scriptum pour les 10 % qui auront lu jusqu’au bout : Merci. Vous êtes mon oxygène (surtout vous mes chéries). Maintenant, allez lire un essai de 200 pages sans regarder votre téléphone. Juste pour voir si vous en êtes encore capables. Je vous regarde.


One response to “« Désolé, c’est trop long » « Pas eu le temps » : Le triomphe des superficiels ou l’art subtil de s’excuser pour n’avoir pas lu. »”

  1. Avatar de Francois Garcia
    Francois Garcia

    Je suis totalement d’accord avec vous. On ne prend plus le temps de se poser, de lire et analyser. Malheureusement je me retrouve un peu dans ce que vous évoquez même si je pense que je un lecteur assidu.
    C’est à chacun d’entre nous de choisir notre voie, celle qui nous conduit vers le chaos ou celle qui nous conduit sur le chemin de l’analyse et donc, de l’indépendance. Merci pour cet article.

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