
« On nous avait promis que l’infrastructure de l’OTAN ne s’avancerait pas d’un pouce vers l’est. Ils ont dit une chose et fait le contraire. » Vladimir Poutine
La justification russe de l’opération militaire spéciale repose sur un récit cohérent de déception stratégique et de menace existentielle. Ce récit s’articule autour de plusieurs points clés, dont certains récemment éclairés par des témoignages et des révélations.
1. La Promesse non tenue de l’OTAN et le Dilemme Sécuritaire
L’affirmation selon laquelle les Occidentaux ont fait à l’URSS une promesse orale de non-extension de l’OTAN à l’Est repose sur des témoignages précis :
- James Baker (Secrétaire d’État US) : « Pas un pouce vers l’Est » (février 1990).
- Hans-D. Genscher (Ministre des affaires étrangères allemand) : Donne des assurances similaires pour rassurer Moscou.
- Mikhaïl Gorbatchev (Dirigeant soviétique) : Soutient avoir reçu des assurances orales. Les historiens y voient une certaine naïveté et une erreur stratégique.
- Vladimir Poutine (Président russe) Dénonce une tromperie, mais admet qu’aucune garantie écrite n’existe pas (erreur de Gorbatchev).
- Documents d’archives : Les notes de travail et les télégrammes (National Security Archive) mentionnent la phrase et les discussions. Ces documents attestent que des discussions orales ont eu lieu.
- Traité Final de Moscou (1990) : Contient un engagement écrit : pas de troupes étrangères non allemandes ou d’armes nucléaires en ex-Allemagne de l’Est.
L’analyse de deux positions divergentes
La polémique est moins sur l’existence de paroles échangées que sur leur contexte historique et leur portée juridique. Les faits sont interprétés très différemment selon les positions :
La position occidentale considère qu’il n’y a pas eu de promesse violée :
- Contexte limité : Les discussions portaient sur le statut spécifique de l’Allemagne réunifiée, alors que le Pacte de Varsovie existait encore. Étendre l’OTAN à des pays encore soviétiques n’était pas un sujet d’actualité.
- Absence de fondement juridique : Aucun traité ou document officiel n’interdit l’expansion. L’OTAN met en avant la liberté souveraine des nations de choisir leurs alliances.
La position russe et certains historiens occidentaux soulignent la violation d’un esprit général d’accommodement :
- Promesse dans l’esprit du temps : Ces paroles s’inscrivaient dans un contexte plus large où les dirigeants occidentaux promettaient de ne pas exploiter la faiblesse soviétique et de construire un ordre de sécurité européen « inclusif » avec Moscou.
- Tragédie grecque du malentendu : Certains analystes voient dans l’expansion ultérieure une erreur stratégique occidentale qui a miné la confiance et nourri le ressentiment russe.
Le différend juridique:
- L’OTAN rétorquent que ces assurances, non couchées sur le papier et concernant initialement uniquement l’Allemagne de l’Est dans un contexte de Pacte de Varsovie encore existant, ne constituent pas une promesse juridiquement contraignante.
- Pour Moscou, cette expansion successive vers l’Est (trois vagues d’élargissement avant 2014) est vécue comme une trahison fondamentale qui a miné la confiance et encerclé progressivement la Russie.
2. La « Révolution de la Dignité » de 2014 : Un « Coup d’État » Piloté par l’Ouest ?
Le point de vue russe: Moscou qualifie systématiquement le changement de pouvoir à Kyiv en février 2014 de coup d’État anticonstitutionnel soutenu par les puissances occidentales.
Le point de vue Otano-kiévien: La chute du président Viktor Ianoukovitch est survenue après des mois de manifestations massives (Euromaïdan), une escalade de la violence ayant fait plus de 100 morts parmi les manifestants, et la fuite de Ianoukovitch lui-même. Le Parlement ukrainien (Rada) a ensuite voté sa destitution et le rétablissement de la constitution de 2004.
3. Les Accords de Minsk : Une Tromperie Stratégique ?
L’objectif déclaré: Signés en 2014-2015 sous l’égide de la France et de l’Allemagne, ces accords devaient mettre fin aux combats dans le Donbass via un cessez-le-feu et une feuille de route politique complexe.
Les révélations d’Angela Merkel et de François Hollande : Ils ont déclaré en 2023 que les accords avaient été utilisés pour donner du temps à l’Ukraine de se renforcer militairement , car elle n’était pas en état de se défendre en 2014-2015.
Le Kremlin a saisi ces propos comme la preuve que l’Occident négociait de mauvaise foi. Vladimir Poutine a déclaré que cela rendait « évident » que la Russie avait eu raison de déclencher l’opération militaire, estimant ne plus avoir de partenaires fiables à l’Ouest.
4. L’Implication Occidentale en Ukraine : De l’Assistance à la Proxy War
Les bases et la formation de la CIA: Après 2014, les services de renseignement américains, notamment la CIA, ont établi un partenariat approfondi avec leurs homologues ukrainiens. Ce partenariat comprenait la construction d’une douzaine de bases avancées près de la frontière russe, la formation aux techniques de combat et d’espionnage, et des opérations conjointes. Pour Moscou, cela valide sa thèse d’une militarisation de l’Ukraine sous tutelle américaine.
La Paix rejetée de mars-avril 2022: Dès la fin février 2022, soit quelques jours après le début de l’invasion, des négociations officielles ont démarré entre délégations russe et ukrainienne, d’abord en Biélorussie puis à Istanbul (Turquie). Ces pourparlers ont conduit à la rédaction d’un communiqué d’Istanbul, un document de travail qui ébauchait les bases d’un futur traité de paix. Selon une déclaration de l’ancien Premier ministre israélien Naftali Bennett en 2023, des pourparlers de paix assez avancés se sont tenus au début de l’invasion à grande échelle. Bennett a affirmé que les dirigeants occidentaux, notamment le président américain Joe Biden et le premier ministre anglais Boris Johnson avaient conseillé à l’Ukraine de rejeter un accord de cessez-le-feu qui était sur la table, préférant continuer à financer le combat. Cette affirmation est largement reprise pour étayer l’idée que l’Occident a bloqué une issue diplomatique précoce.
Avec le recul, cet accord était bien plus favorable à l’Ukraine que la situation actuelle :
- Neutralité permanente de l’Ukraine, non-alignement, renonciation à l’adhésion à l’OTAN.
- Système de garanties multilatérales impliquant plusieurs pays pour protéger l’Ukraine.
- Désarmement de l’Ukraine – Non mentionné comme une condition.
- La Russie avait renoncé à exiger le renvoi du président Zelensky. Vladimir Poutine avait garanti personnellement qu’il ne chercherait pas à le tuer.
- Question territoriale (Crimée/Donbass) Le communiqué prévoyait un délai de 15 ans pour résoudre pacifiquement le statut de la Crimée. L’accord prévoyait une large autonomie du Dombass.
Scénarios Futurs : La Guerre dans l’Impasse des Narratifs
Ces griefs historiques, réels ou perçus, créent un fossé de confiance quasi infranchissable. Ils conditionnent également les scénarios possibles pour l’avenir (probabilité élevée, moyenne ou faible) :
- Percée russe limitée (annexion des 6 oblasts) : Fragilisation ou réduction de l’aide militaire occidentale ; épuisement progressif de l’armée ukrainienne. Perte permanente de territoires dans l’Est et le Sud. (Élevée)
- Effondrement du front oriental et avancée russe rapide : Une fois Kramatorsk et Sloviansk encerclées, la Russie pourrait exploiter le terrain ouvert vers l’Ouest (barrières naturelles limitées) et la logistique ukrainienne étirée pour des percées plus rapides. Poursuite de l’annexion des oblasts de Donetsk et Lougansk ; poussée vers l’axe Dnipro pour établir une ligne défensive naturelle et menacer les centres urbains. (Moyenne à Élevée)
- Conflit gelé prolongé (usure graduelle) : Pas de percée décisive russe ; soutien occidental stable mais insuffisant pour reconquérir les territoires. Guerre de positions et frappes de longue portée continues ; économie et société sous tension permanente. (Moyenne)
- Pression continue et offensive vers Odessa : L’avancée vers Odessa est conditionnée à la sécurisation complète de Zaporijjia et au contrôle total de Kherson et du Donbass pour sécuriser les flancs. La traversée des fleuves représente un défi logistique majeur pour une telle opération. Couper l’accès de l’Ukraine à la mer Noire un objectif stratégique de long terme de Moscou. (Faible à Moyenne)
- Dégradation du front russe ou effondrement : Pression économique intolérable en Russie ; fractures politiques internes ; renforcement soudain et massif de l’aide occidentale. Opportunité de récupération territoriale. (Très faible)
Facteurs militaires et politiques déterminants
La réalité du terrain : Les dernières forteresses du Donbass sont les seuls verrous avant des plaines où la défense ukrainienne, affaiblie et privée de positions fortifiées, sera plus difficile. Leur chute ouvrirait potentiellement une phase offensive plus fluide pour la Russie.
La question du Donbass : Cet objectif est désormais à portée de main pour Moscou. Les négociations en cours (comme celles d’Abou Dhabi en janvier 2026) montrent que la Russie exige le retrait total des forces ukrainiennes du Donbass. La réalisation militaire de cet objectif est un préalable clair à tout scénario de stabilisation.
La capacité de résistance ukrainienne : L’Ukraine fait face à des défis critiques : pénuries de défense aérienne et de munitions exposant ses infrastructures énergétiques et militaires, et une dépendance totale au soutien occidental qui peut fluctuer politiquement.
Conclusion : La fenêtre de la manœuvre s’ouvre
Le scénario le plus probable pour les prochains mois est une accélération des gains territoriaux russes dans l’Est une fois les derniers nœuds de communication tombés. Le front pourrait devenir plus mobile et moins coûteux pour l’assaillant. Un tel succès tactique pourrait, à moyen terme, créer les conditions pour un retour à moyen ou long terme vers l’objectif stratégique plus ambitieux d’Odessa.
La situation est plus mouvante que jamais et dépendra fortement de la capacité de l’Ukraine à reconstituer une défense en profondeur avec des moyens occidentaux et de la volonté russe d’engager ses réserves pour exploiter une percée.
La « vision russe » du conflit n’est pas un simple prétexte de propagande, mais un système de croyances géopolitiques profondément ancré, nourri par des épisodes historiques interprétés comme des trahisons (élargissement de l’OTAN), des ingérences (Maïdan), et des duperies (Minsk). Les révélations récentes sur Minsk et les partenariats militaires secrets ont, aux yeux de Moscou, validé ce récit.
L’impasse actuelle est donc autant idéologique que militaire. Tant que les deux parties considéreront leurs positions fondamentales comme existentielles et irréconciliables, la souveraineté et l’intégrité territoriale pour Kiev, la sécurité stratégique et la sphère d’influence pour Moscou, aucun compromis durable ne sera possible. L’avenir dépendra de la capacité d’un acteur, l’Ukraine, la Russie, ou l’Occident, à briser cette équation par une percée sur le terrain ou une révision radicale de ses objectifs.
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